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• Introduction
Ce dossier, comme son nom l’indique, sera
entièrement consacré à la présentation des concepts
importants de la pensée nietzschéenne en parallèle des
jeux. « Pourquoi Nietzsche ?» me demanderez-vous ; parce
que ce célèbre et brillant philosophe du XIXème siècle,
et essentiellement sa pensée, font partie intégrante de
Xenosaga. Après analyse, il paraît évident que l’auteur
de la saga, M. Takahashi, a souhaité faire part, au
travers des jeux, de son interprétation de cette pensée
philosophique.
La première évidence provient du
sous-titre de chaque épisode : «Der wille zur macht»,
«Jenseits von Gut und Böse», «Also sprach Zarathustra».
Respectivement, « la volonté de puissance », « Par delà
Bien et Mal » et « Ainsi parlait Zarathustra » sont
aussi les titres de trois des livres (dont le premier
est inachevé) du moustachu. Ensuite, chaque épisode
comporte une subtile retranscription d’un concept
particulier. Ainsi le premier présente et met en scène
des personnages tous plus ou moins caractéristiques d’un
aspect des concepts de surhomme et de volonté de
puissance. Le second, en plus de confirmer les premières
analyses, nous met face à la réalité et critique les
valeurs antagonistes de bien et de mal ainsi que nos
jugements basés sur ces valeurs. Enfin le troisième, en
plus de faire directement référence au personnage de
Zarathustra et de reconfirmer à nouveau les thèses
précédentes, étudie la thèse de l’Eternel Retour,
concept crucial présenté dans le livre correspondant.
Ce
dossier a pour but de vous faire comprendre la
signification de chaque thèse retranscrite. Cependant je
n’ai pas pour prétention de vous faire comprendre la
totalité de ce qu’il y a à savoir. D’une part je ne suis
pas philosophe de formation, d’autre part les lignes qui
vont suivre ne sont finalement que mes interprétations
personnelles des jeux et des livres et enfin, vous
conviendrez qu’un jeu ne peut pas être qualifié d’œuvre
philosophique rigoureusement parlant. A vous de juger.
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• La
volonté de puissance du surhomme
La question qui s’impose lorsqu’on
s’intéresse un minimum au titre de l’épisode 1 est «
Qu’est-ce que la volonté de puissance ? ». La réponse à
cette question reste encore relativement floue même dans
l’esprit des meilleurs spécialistes de Nietzsche. La
raison la plus importante en est la définition de ce dernier : « Partout où j’ai trouvé du vivant,
j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la
volonté de celui qui obéit, j’ai trouvé la volonté
d’être maître. […] Et la vie elle-même m’a confié ce
secret : “Vois, m’a-t-elle dit, je suis ce qui doit
toujours se surmonter soi-même. […] Ce n’est que là où
il y a de la vie qu’il y a de la volonté : pourtant ce
n’est pas la volonté de vie, mais […] la volonté de
puissance. Il y a bien des choses que le vivant apprécie
plus haut que la vie elle-même ; mais c’est dans les
appréciations elles-mêmes que parle – la volonté de
puissance !” » (Extrait du livre « Ainsi parlait
Zarathoustra »)
La volonté de puissance fait
ainsi état de concept fondamental à l’origine de tout
comportement. D’après Nietzsche, la volonté de puissance
est cet instinct qui insuffle la volonté de grandir, de
se « surmonter soi-même » comme il aime à dire si
souvent. Elle pousse à devenir plus fort, aussi bien
physiquement que mentalement, elle pousse vers la
grandeur et la puissance. Mais acquérir la « puissance »
nécessite indéniablement d’influer sur son environnement
et y apporter des changements. Fondamentalement tout
changement implique la destruction de quelque chose,
ainsi la volonté de puissance est avant tout un «
instinct » destructeur. De part sa nature interactive et
fondamentale, la volonté de puissance permet alors de
décrire très précisément la réalité et les relations.
Ainsi, pour ne pas « tomber » dans la métaphysique, il
est préférable de considérer la volonté de puissance non
pas comme l’essence des choses, encore moins comme une «
causa sui » typiquement métaphysicienne dont l’unique
but est de trouver la cause première, l’essence des
choses, mais plutôt comme un outil d’interprétation du
monde. Il est également primordial de comprendre un
point important : Nietzsche considère que l’essence des
choses, confondue dans leur existence, se réalise toute
entière dans le devenir, elle n’est pas la cause dont
les actions futures ne seraient que ses effets. « Deviens
ce que tu es » disait-il, cela lui permet d’affirmer que
tout ce qui existe deviendra ce qu’il peut devenir par
le fait même de la volonté de puissance. En clair, une
existence évoluera et agira toujours par sa volonté de
puissance. Pour prendre un exemple simple, considérons
un guerrier et un artiste et mettons-les en action. Le
premier passera sa vie à tuer et massacrer car sa
volonté de puissance se manifeste ainsi. Ceci représente
la forme la plus basique du concept de Nietzsche.
L’artiste, quant à lui, exprimera sa volonté de
puissance dans ses créations sans violence physique (À
noter que Nietzsche considère cet aspect de la volonté
de puissance beaucoup plus noble). Ainsi, qu’il s’agisse
de la plus sanglante des barbaries ou de la création
artistique, il s’agit toujours de la même tendance à la
puissance qui se manifeste selon les pulsions de chacun.
Voilà pour les caractéristiques générales de la
volonté de puissance, mais essayons d’aller un peu plus
loin et de pousser le raisonnement pour l’appliquer à la
vie. En effet, la vie est le phénomène qui représente le
mieux le concept de la volonté de puissance. Les
caractéristiques importantes d’un organisme vivant,
selon Nietzsche, sont la capacité à créer des formes, la
lutte interne de l’organisme qui pousse à la
hiérarchisation et donc finalement à l’autorégulation.
La lutte interne ; cette partie est à prendre avec
beaucoup d’attention, elle revient à ce que je disais
plus haut en ce qui concerne la nature destructrice de
la volonté de puissance. Les parties d’un organisme, en
s’affrontant perpétuellement ne font que suivre
finalement leur volonté de puissance, elles influent sur
leur environnement pour le former (!) à son intérêt. Par
extension du principe, l’organisme s’autorégule et se
forme par l’unique expression de la volonté de
puissance. Enfin on peut étendre cela à l’évolution
elle-même ; la vie agit, grandit, et finalement se
surmonte elle-même par l’interaction avec
l’environnement, la vie évolue par le même principe. Je
résume une dernière fois les idées : la vie est un
processus agressif, elle détruit son environnement et
évolue par soucis de création et par l’expression de sa
volonté de puissance.
Si cette théorie est
vérifiée, alors l’être humain n’y échappe en aucun cas.
L’exemple du barbare et de l’artiste est très
révélateur. Mais cependant il y a un problème, l’homme
actuel semble stagner à son niveau, il ne se surmonte
plus. Un être vivant qui n’obéit plus à la volonté de
puissance, en cela qu’il n’évolue plus et ne se surmonte
pas, court à sa perte et vers la décadence. C’est
pourquoi Nietzsche a rêvé du « surhomme » . « L’homme
est un stade qui doit se surmonter pour tendre vers le
surhomme ». Sous des apparences de super héros à la
force incroyable, ce mot n’est en réalité rien de plus
qu’un idéal au sens de l’élévation des consciences. Le
surhomme de Nietzsche est un être supérieur qui aura
prit pleinement conscience de sa volonté de puissance.
Il sera la synthèse de tous les sentiments humains,
aussi contradictoires soient-ils. C’est un être qui aura
accepté le conflit des ses sentiments pour ne plus avoir
aucun remord et vivre pleinement. Il n’agira que par sa
propre volonté, de cette manière il exclut toute
culpabilité et tout remord car ce qu’il fait, il le
veut. Le surhomme EST, le surhomme VIT et veut la Vie.
Pourtant, s’il est un idéal, il n’en est pas pour autant
une finalité. Comme je l’ai dis, la stagnation résulte
en la disparition de l’être. Le surhomme est donc alors
un être capable de se surmonter constamment ; une fois
un sommet atteint, il doit en trouver un plus élevé à
grimper et ce à l’infini.
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• Par delà bien et mal, morale
Nietzsche est bien connu pour avoir
ébranlé toutes nos valeurs, pour avoir tout renversé et
ce n’est pas peu dire. Dans le but de comprendre l’état
actuel de notre morale et d’en faire l’analyse du point
de vue de la volonté de puissance, il décida de tenter
de remonter à la source de cette morale, d’établir une «
généalogie de la morale ». Au bout de son raisonnement
vient une évidence : notre morale commune est
héréditaire d’une opposition fondamentale de type
dominant/dominé. Le dominé peut être maltraité,
violenté, dirigé. Un telle violence peut amener un
sentiment d’injustice chez le dominé qui, par réaction
de défense, estimera que le dominant est le « méchant »
et lui est le « gentil ». Par extension, il estimera que
ce qui est bon est non violent, non « barbare », ce qui
ne le blesse pas est bon et tout ce qui caractérise le
dominant devient « mal » et « méchant ». Une morale
construite sur un tel antagonisme est nommée morale des
faibles et a directement conduit au judéo-christianisme.
A cela, Nietzsche oppose la morale des forts et des
nobles qui entretient la relation de dominant/dominé
dans le but d’élever une classe de gens capable alors
d’apprécier la vie à son plus haut degré. Ces forts sont
des êtres qui expriment leur volonté de puissance vers
l’extérieur, contrairement aux faibles qui la retournent
contre eux-mêmes et finissent par nier inconsciemment la
vie à cause d’un profond ressentiment pour ce qui est
plus élevé. Car en rejetant l’idée d’hommes de plus
grande valeur, il rejette le dépassement de soi, sa
propre volonté de puissance et donc sa vie elle-même.
L’antagonisme bien/mal est comme une ancienne idole dont
la morale chrétienne aura fini par effacer l’origine
pour mieux justifier l’invention du sentiment de
culpabilité. Nous reviendrons plus tard sur le problème
de la culpabilité. Finalement, pour accéder à un
stade de vie qui dit « oui » à la vie, un homme doit se
débarrasser des vieilles chimères que sont les valeurs
de « bien » et de « mal » et se construire son propre
mode de jugement. Un être qui jugera le monde à sa
mesure est un être qui vit par delà bien et mal. Et
surtout en aucun cas il ne devra tenter d’imposer son
jugement comme vérité absolu sous peine d’inventer
lui-même une nouvelle chimère, une idole.
J’espère que vous avez bien suivi car je passe
au parallèle avec les jeux.
Quels sont donc les
personnages de Xenosaga qui illustrent ces thèses ?
KOS-MOS :
Elle n’est qu’une machine qui n’a aucune morale
à suivre, qui ne fait qu’agir, qui ne fait qu’exister.
Elle n’hésite pas à tuer quelqu’un pour appliquer les
ordres qui lui sont donnés. La mort de certains ne
l’affectera jamais tant que ses ordres sont respectés.
Les notions de bien et de mal ne signifient rien de
logique pour elle. C’est pour cette raison qu’elle tue
le lieutenant Virgil afin de protéger Shion (c’est
l’ordre à suivre) c’était le meilleur moyen de le faire
et ce en dépit de toutes les protestations de Shion.
Elle exprime son existence par le respect absolu des
ordres programmés et nullement autrement. Sa volonté de
puissance n’est ici plus représentée que par ce respect
des ordres qui est son unique raison d’exister et
s’exprime dans sa capacité à atteindre et dépasser ses
limites (au détriment de son corps). Elle est donc, sous
certains égards, une volonté de puissance qui agit par
delà bien et mal. Mais, comme s'il fallait tout
contredire pour mieux confirmer les règles, KOS-MOS
finira par évoluer, acquérir une dimension humaine par «
l’absorption » de la conscience de Mary Magdeleine. Mais
alors que tout portait à croire que cette conscience
resurgirait pour reprendre sa place, KOS-MOS se refuse à
disparaître et fusionne avec Mary. Par cette action,
KOS-MOS se libère, ainsi que Mary, du joug de son maître
Wilhelm. Pourtant, son ordre primaire, « protéger Shion
», restera sa priorité. Ainsi, vous remarquerez que
KOS-MOS conserve en elle ce qui la construisait, ce qui
prouvait son existence. Par delà bien et mal, KOS-MOS
est « devenue ce qu’elle est », elle est devenue «
vivante », humaine, elle a surpassé sa condition pour
mieux accomplir sa raison d’être.
Shion :
Qu’en
est-il de Shion justement ? Elle est l’héroïne du jeu et
pourtant elle est celle qui suit à la lettre la morale
que nous connaissons si bien. Elle condamne tout
meurtre, la vie est trop précieuse pour elle et la mort
lui fait peur. « Tuer est mal » est une règle bien
encrée dans son esprit ; si bien encrée qu’elle ne se
prive donc pas pour réprimander KOS-MOS et ses calculs
de probabilité parfois bien cruels. Elle reproche
également au lieutenant Virgil de ne pas considérer les
realians comme des êtres intelligents et presque
vivants… Reproche que le bougre ne se prive pas de
ridiculiser et d’ignorer. Autre élément plutôt
explicite de sa personnalité : elle juge Albedo comme
étant un être inhumain, qui n’est pas sur le « droit
chemin » de sorte qu’il soit « le méchant » à ses yeux.
Takahashi fait un coup de maître en nous forçant à jouer
avec le personnage qui est dans l’erreur totale et qui
s’y enfonce de plus en plus. On nous confronte à Albedo,
on nous force à éprouver de la frayeur envers lui pour
mieux nous piéger car sa complexité est insaisissable
pour un esprit déjà conditionné comme le nôtre.
Takahashi nous pousse à avoir un avis sur lui et donc
nous pousse nous-mêmes dans l’erreur. Wilhelm fait
d’ailleurs un commentaire très pertinent à ce sujet : de
manière implicite, il pose pourtant clairement la
question suivante, « Est-ce que Shion, en jugeant et
condamnant Albedo pour ses actes cruels, est en droit de
se croire sur le bon chemin ? Son jugement est-il une
absolue et unique vérité ? ». On retrouve exactement le
sens caché du titre « Par delà bien et mal » dans cette
courte question. La basse morale humaine est son cheval
de bataille et ce cheval est malheureusement boiteux et
malade sous son apparente élégance. Ce socle qui
constitue les pensées moralistes de Shion finira par
s’effondrer de lui-même face aux évènements, jusqu’à ce
que le ressentiment profond, caractérisé par un besoin
avide de vengeance, surgisse de ses plus noires pensées.
On peut en conclure que Shion représente la morale
des faibles de Nietzsche, le jugement qu’elle porte sur
les autres en est la preuve parfaite et le jeu parvient
avec brio à nous faire prendre conscience d’une telle
erreur.
Albedo :
Venons-en au cas le plus intéressant, celui
d’Albedo. A nos yeux il s’agit de THE méchant du jeu (et
c’est sûrement l’un des plus grands « méchant » jamais
imaginé). En fait, le terme méchant est impropre à
qualifier Albedo car il a dépassé les limites posées par
les conventions humaines concernant le bien et le mal.
Ses "folies" n´en sont pas véritablement, pour aider
Rubedo, tous les moyens sont bons et ses actes "horribles" n´en sont pas à ses yeux étant donné qu´il
poursuit une volonté propre. A vrai dire, Albedo est
un "humain" qui refuse l´hypocrisie/bonne conscience
d´une Shion et par là-même, il est pleinement humain,
ses actes ne lui inspirent pas de remords qui est un
sentiment artificiel lié aux religions judéo-chrétienne.
Le message de Takahashi est, semble-t-il, de montrer
qu´un héros n´est pas cette infecte caricature donnée
par nombre de RPG/bouquins/médias ( héros = crétin
bourré de remords et agissant pour le "bien" par peur
d´avoir mauvaise conscience). Shion apparaît comme une
héroïne véritable mais l´est-elle vraiment? Je ne le
crois pas. Les vrais héros sont KOS-MOS (affranchie de
la morale humaine préconçue) et Albedo (affranchi par sa
volonté propre). Je voudrais encore rajouter une
chose concernant Albedo et montrer pourquoi je le
considère comme une volonté de puissance. A plusieurs
reprises il exprime sa volonté de faire évoluer à tout
prix l’humanité toute entière vers un niveau de
conscience supérieure. C´est déjà un point important
mais il y a autre chose. Non seulement sa "shining
will" (« Volonté rayonnante » d’après les mots de
Wilhelm) confirme cette thèse mais je repensais surtout
au passage final de Xenosaga Episode II . Il y
expliquait que si lui et Rubedo prenaient autant de
plaisir à combattre (depuis le début ils ne cherchent
qu’à se combattre, leurs corps les y poussent
irrémédiablement), c´était bien parce qu´ils n´étaient
que des armes et encore plus parce qu´ils n´étaient que
des hommes. Hors, comme je l’ai expliqué précédemment,
la volonté de puissance est bien quelque chose qui
pousse à détruire, à conquérir et à s’approprier. Albedo
le confirme en disant que l´Homme n´est peut-être qu´une
arme créée par l´univers lui-même. Bref tout son
discours à ce moment n´est qu´une éloge de la volonté de
puissance et du surhomme. On peut dire qu’Albedo est la
parfaite transfiguration de la théorie de Nietzsche et
de son raisonnement infiniment complexe. Il est un être
qui agit uniquement par sa volonté, ses instincts
destructeurs, qui rejette la morale des hommes, ne
regrette jamais ses actes qui n’étaient que l’expression
de sa volonté. Et son contact avec U-DO le força à
accepter son envie de puissance. On pourrait bien même
affirmer qu’Albedo est une bonne représentation de ce
qui caractérise le surhomme nietzschéen. Son titre de «
porteur du cercle éternel de Zarathoustra », donné par
Wilhelm lors de sa transformation en Testament blanc ne
fait que pousser la référence et confirme mon analyse.
chaos :
Un cas mystérieux est celui de chaos. Son nom en
dit long à propos de ce qu’il représente et son rôle
véritable n’en est que plus révélateur. Le pouvoir de
chaos réside en la destruction de l’univers et de toutes
les volontés/âmes, pouvoir qui lui fut donné par
Dieu/U-DO dans le but de jouer le rôle de « sécurité »
en cas d’échec. Lorsque les volontés de l’humanité en
pleine décadence résonnèrent avec son pouvoir, celui-ci
fut libéré et la destruction progressive s’enclencha.
Fondamentalement chaos est donc un être destructeur, ce
qui correspond bien à l’idée de la volonté de puissance
et de son aspect destructeur. Pourtant, chaos est un
être passif, il est forcé à se tenir à l’écart depuis
que son pouvoir fut scellé dans les Vessels of Anima. En
devenant simple observateur, chaos perdit ce qui le
caractérisait comme un être « fort ». C’est au contact
de Shion qu’il apprit à changer son comportement et se
poussa à agir en fonction de ses capacités pour ce qu’il
considère comme une injustice, à savoir l’asservissement
de l’humanité comme moyen de la sauver de la
destruction. A partir de ce moment, chaos reprit
confiance en lui-même et affirma croire en « la création
de l’ordre par la discorde ». Ayant abandonné sa
passivité, chaos affirme de nouveau sa propre volonté.
Wilhelm :
Un cas particulièrement compliqué est celui de
Wilhelm car autour de lui tourne une multitude de
références, de réflexions et de symboles. Pour bien
cerner ce personnage, il faut avant tout aborder tous
ses aspects. Premièrement, son nom est non seulement
le second prénom de Nietzsche, mais aussi celui de Wagner.
Ses goûts musicaux se portent justement sur ce
compositeur allemand. Et les vaisseaux dont il est le
commandant portent tous trois des noms significatifs
apparaissant dans les opéras du musicien : Dämmerung,
Rhine Maiden. On observe donc un lien particulier entre
Wilhelm et Wagner, lien existant déjà entre Nietzsche et
Wagner. Deuxièmement, la première image que l’on se
fait de Wilhelm est celle de l’homme aux commandes de la
plus grande société de recherche et développement,
autrement dit l’homme de science. De plus, il possède un
objet particulier capable de lui montrer l’avenir et il
montre une tendance toute particulière à vouloir
absolument tout contrôler. En effet, à chaque cycle
qu’il enclenche après la réalisation de l’Eternel
Retour, il s’arrange pour garder le contrôle total des
différents groupes et nations de l’humanité, créés par
lui-même. Wilhelm s’est donc fait l’avatar de l’ordre
absolu et du déterminisme. Sachant que Nietzsche
rejetait totalement toute idée déterministe et d’ordre
absolu et n’hésitait pas à violemment critiquer Wagner,
il serait presque tentant de considérer Wilhelm comme
une référence à un Wagner vu par les yeux du philosophe…
Mais il manque certains points cruciaux à cette
description : En souhaitant réaliser l’Eternel Retour,
une des grandes idées de la pensée nietzschéenne, la
balance repenche fortement du côté de Nietzsche. De même
que pour arriver à ses fins, Wilhelm est un homme prêt à
tout et même à la torture. Il considère l’homme comme
une créature qui a besoin d’évoluer et l’humanité comme
un « troupeau » de gens trop peu conscients pour
comprendre leur véritable situation. Ce point de vue est
purement nietzschéen. Est-ce qu’il est une volonté
de puissance par delà bien et mal ? Il semble maintenant
plutôt cohérent d’affirmer que oui en y apportant une
nuance particulière. Vu les contradictions qui
caractérisent le personnage, une piste d’interprétation
semble tout particulièrement intéressante : Wilhelm ne
serait autre qu’un Nietzche encore jeune, ami de Wagner
et amoureux de son œuvre, en passe d’élaborer ses plus
grandes idées et déjà au courant de la situation
critique de l’humanité (elle stagne à son niveau). On
pourrait alors se demander si vaincre Wilhelm dans
Xenosaga n’est pas finalement une métaphore de l’action
de dépassement de soi, en ce sens que Nietzsche a
totalement rejeté ces jugements (Wagner, l’ordre, …)
pour entrer pleinement de la phase active de sa vie de
philosophe. Vaincre Wilhelm, ce serait « vaincre » le
jeune Nietzsche ? J’admets que le raisonnement est
particulièrement capilo-tracté, c’est pourquoi j’y mets
une réserve et présente l’idée sous forme de question.
Gnosis :
Etant les « monstres » de la saga, les premiers
ennemis que l’on rencontre et par leur nature même, les
Gnosis forment ensembles un des personnages les plus
importants. Et leur présence n’est évidemment pas
anodine, elle a un sens bien plus profond que celui de
méchant monstre à éradiquer. Pour comprendre, il faut
avant tout savoir d’où viennent ces êtres. Comme dit
dans l’épisode 3, les Gnosis sont des humains dont l’âme
est retournée à l’U.M.N. après avoir rejeté le monde.
Rejeter le monde…tout prend un sens avec ces 2 mots, un
sens totalement nietzschéen. Un des mots récurrents de la
pensée nietzschéenne est le ressentiment, il caractérise
entièrement l’être qu’il nomme le « dernier homme »,
autrement dit l’être qu’il méprise le plus. Il est
l’être qui a rejeté au plus profond de lui la vie
elle-même, sans forcément en avoir conscience, et ce à
cause d’un très fort ressentiment. A l’origine, on en
revient à ce rapport dominant/dominé pour expliquer le
comportement du dernier homme, le dominé. Il rejette par
peur ce qui lui est supérieur et invoque « l’égalité
devant Dieu » pour parler de l’humanité et justifier son
ressentiment. Par extension, la plupart des gens suivent
cette ligne de conduite, la morale chrétienne, imprégnée
de ce ressentiment, est omniprésente et concerne ce que
Nietzsche appelle le troupeau. Les Gnosis sont
clairement la transcription de ce « peuple », cette
masse d’êtres inférieurs ayant rejeté ce qui vit et le
monde en raison du ressentiment qui les ronge. Consumés,
ils n’ont d’autres choix que de se tourner vers leur
dieu (U-DO et l’U.M.N.) et ne savent faire autre chose que
blesser le reste de l’humanité.
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• Ordre et Chaos
Encore une fois, un autre sujet
philosophique posé par Nietzsche se profile à travers
Xenosaga. L’opposition des notions de chaos et d’ordre
est posée comme un problème fondamental de notre
société. Cette dernière a parmi ses lignes de conduite
générale celle de tout ordonner, tout organiser. Le
bonheur réside dans ce qui est parfaitement contrôlé et
compris. En opposition se trouve donc le chaos, cet
état effrayant de désordre que l’on évite à tout prix,
le phénomène qui échappe au contrôle de l’homme et
engendre la peur, peur de la destruction, peur de
l’incertain et de l’imprévisible. Nietzsche fut l’un des
premiers penseurs à réhabiliter le chaos vers la place
qui lui convient. Nous avons tendance à admettre que si
nous voyons notre monde comme chaotique et désordonné
c’est que nous ne le connaissons pas, que notre vision
du monde est fausse ou incomplète. Cette idée préconçue
est une erreur selon Nietzsche. Celui-ci affirme que
seul le doute, le désordre et le déclin peuvent apporter
le véritable salut à l’homme, non pas en tant que
difficulté à surmonter mais bien en tant que partie de
nous-mêmes. "Oui en vérité, laissez-moi vous le dire
l'homme doit avoir le chaos en lui pour naître en étoile
dansante." - Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra ».
Cette thèse est une conséquence directe de
l’interprétation du vivant par la volonté de puissance.
Nous l’avons déjà décrit plus haut, la volonté de
puissance à travers les parties d’un organisme engendre
un état de chaos général d’où ressortira un phénomène
d’autorégulation de l’être dans son entièreté. Ainsi la
préconisation de l’ordre absolu au sein mêmes des
parties de l’organisme ne signifie rien d’autre qu’un
entrave à la volonté de puissance et donc à une négation
pure et simple de la vie. Cette philosophie fait donc du
chaos un héros et de l'ordre un ennemi à abattre.
Revenons-en à Xenosaga. Vous voyez certainement tout
de suite le rapport avec le personnage de chaos. Et vous
avez parfaitement raison. C’est entre autre pour ce
qu’il représente que l’on peut considérer chaos comme
une volonté de puissance, le pouvoir de l’Anima que
possède chaos est un pouvoir de destruction. Et par là
il s’oppose à Wilhelm, l’homme qui recherche le salut de
l’humanité par son contrôle total. De plus il a en sa
possession un objet nommé « Compass of Order » qui lui
permet de prédire l’avenir et de pouvoir tout orchestrer
à sa guise. On peut enfin remarquer un rapport
intéressant entre l'identité « biblique » de chaos et le
concept qu'il véhicule. Avant, d'être l'une des figures
les plus importantes d'une religion à bannir de nos
pensées (dans l'optique nietzschéenne tout du moins),
Jésus, alias Yeshua en hébreux, était surtout un homme
ayant apporté un grand changement, il a eu une influence
énorme sur l'humanité qu'aucun autre homme n'a encore pu
avoir à ce jour. chaos, que l'on sait lié à Jésus d'une
manière ou d'une autre, est très certainement un être
d'une envergure similaire et même encore plus grande.
Son rôle concerne la survie de l'humanité elle-même et
lui aussi a le pouvoir d'amener un grand changement. Et
puis, finalement, chaos ne pourrait-il pas être
considéré comme le véritable fils de Dieu/U-DO ?
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• L’Eternel Retour
La troisième et dernière grande thèse
de notre cher cancéreux à moustache et le grand thème du
troisième épisode de la saga se nomme « l’Eternel Retour
». Encore une fois, un petit paragraphe d’explications
sera nécessaire avant d’aborder le jeu. Comme nous
parlons ici de philosophie, les idées exposées provenant
d’un même auteur ont une cohérence solide entre elles et
se renvoient à chacune à tout moment. Ainsi l’Eternel
Retour est à la fois une pensée profonde (42 haha …) et
dense et également la justification d’une autre thèse.
Nous allons donc revenir au surhomme pour apporter les
précisions nécessaires. J’ai déjà expliqué que le
surhomme est la direction à suivre pour que l’homme «
s’élève » vers des hauteurs plus glorieuses et pour
cela, il doit se surpasser constamment. Le dépassement
est alors considéré comme un cycle sans fin, un éternel
Retour des choses à un point de départ. A force de
dépassement, Nietzsche affirme que la pensée devient de
plus en plus sélective et lourde. Penser l’Eternel
Retour est hautement difficile car il oblige à accepter
des discriminations telles que le rejet de l’égalité des
hommes et nécessite donc une « inversion » des valeurs
douloureuses. Mais l’avantage d’une telle pensée est
qu’elle supprime totalement les notions de ressentiment,
de regret et de culpabilité. L’Eternel Retour se
distingue des autres pensées cycliques ( pensée
brahmanique par exemple) en cela que la vie d’un homme
durant un cycle n’est pas conditionnée par le caractère
bon ou mauvais des cycles précédents ( Le bouddhisme
enseigne que chaque réincarnation dépend des actes de la
vie précédente, le karma détermine les futures
réincarnations). Ainsi, l’idée de faute et de dette
disparaît totalement et le surhomme n’a absolument rien
à regretter, au contraire il jubile à l’idée de revivre
tous les moments de sa vie sans exception, qu’ils soient
heureux ou non. Le devenir cyclique est vu par delà Bien
et Mal. Si nous voulons appliquer l’Eternel Retour tout
en sachant que la réincarnation au sens « scientifique »
du terme est impossible, il suffit de s’imaginer en
chaque instant revivre chaque action, chaque moment de
sa vie un nombre infini de fois de telle sorte que nous
n’ayons aucun regret par rapport à elles, de sorte que
nous nous rendions compte que nous voulions ces actions.
Comment ces idées ont-elles été interprétées
dans Xenosaga ? L’Episode III répond complètement à
cette question et va même jusqu’à montrer une méthode
d’application particulière. Le grand acteur de l’Eternel
Retour dans Xenosaga est évidemment Wilhelm, il devient
par là même une sorte de guide pour l’humanité en se
servant des pouvoirs d’une machine nommée Zarathustra.
Le rôle de cette machine créée de la main de l’homme est
de donner un accès à la puissance de Dieu, de permettre
à l’humanité de s’élever à un rang plus haut. En
détournant la machine de son usage original, Wilhelm
parvient à user de sa puissance pour déclencher ce qu’il
nomme l’Eternel Retour. Concrètement, il s’agit de
récolter toutes les « volontés » humaines (car Xenosaga
parle de volonté et non d’âme), de les rassembler et de
recommencer à un nombre indéfini de fois un cycle de vie
où Wilhelm pourra diriger l’humanité à sa guise.
Pourquoi vouloir faire entrer l’humanité dans une
telle entreprise ? Quelles raisons le poussent à mettre en
œuvre ses plans ? A cela 2 réponses complémentaires sont
à donner :
1) Depuis que le pouvoir de chaos est
entré en résonnance avec les volontés humaines, la
destruction totale de l’univers fut enclenchée et le
destin de l’humanité scellé, et ce probablement à cause
d’une volonté générale de « mourir », de disparaître, ou
tout simplement à cause d’une volonté divine d’éradiquer
sa propre création devenue décadente. Wilhelm ne semble
pas pouvoir admettre une telle éventualité et décida
d’aller jusqu’à se faire un ennemi de Dieu/U-DO pour
apporter le salut à l’humanité. Et ce salut passe par
l’Eternel Retour qui permet de répéter un cycle à
l’infini et d’empêcher la destruction de l’univers.
2) Une raison plus proche de la pensée
nietzschéenne est suggérée dans le jeu par Shion
elle-même. Elle explique vers la fin son opinion quand
au but de Wilhelm. Son avis est le suivant : Si Wilhelm
décida d’utiliser tous les moyens possibles pour
engendrer ces récurrences, c’est peut-être qu’il voulait
changer petit à petit la conscience humaine jusqu’à ce
qu’elle devienne plus élevée et surtout jusqu’à ce
qu’elle ne regrette plus rien. On en revient à mon
explication et à la suppression du regret et de la
culpabilité.
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